Culturel

Les Boucs d'Orcière

  • ASPP DE POLIGNY

Il y avait un berger à Orcières qui gardait des boucs sur la montagne... Voilà qu'une nuit il fait un orage épouvantable : des éclairs, des tonnerres, un vent qui emportait tout...

Alors le berger se leva et dit : — Il faut que je sorte de ma cabane ! Mes boucs vont avoir peur ! Et alors, en effet, les boucs étaient tous dressés, ils avaient tous peur ! Il arrive, leur dit : — Mes « menons », mes « menons »... n'ayez pas peur ! je suis là avec vous !...

Ah ! il se met à pleuvoir de grosses gouttes..., les boucs n'avaient pas encore trop peur : ils remuaient les oreilles. Mais voilà qu'il se met à tomber de la grêle, des grêlons gros comme des œufs !... Ah..., il eut beau faire, le pauvre berger, les boucs ne voulaient plus l'écouter, ils décampèrent. Et ils descendirent la montagne !... Ils arrivèrent sur la place d'Orcières, devant l'église !... Voilà que le marguillier — celui qui sonne les cloches, l'angélus du soir — , d'habitude, il fermait à clé !... Mais ce soir-là, il avait oublié et le vent avait ouvert l'église... Les boucs voient la porte ouverte, ils entrent tous et ils vont s'installer là-haut, dans le chœur ! Il y en avait une quarantaine, pensez voir ! Et..., il y avait des tapis..., ils allèrent se coucher dessus, ils étaient à leur aise...

En ce temps-là, ceux qui sonnaient l'angélus se faisaient..., étaient fiers de venir le sonner de très bonne heure et ils venaient toujours avant le jour ! Le marguillier, comme d'habitude, arrive pour sonner, il trouve son église ouverte et dit : — Té !... Bé, hier, j'ai peut-être oublié de tourner la clé ! Alors, il entre et qu'est-ce qu'il voit ?... Le chœur, en haut de l'église, plein, plein de lumières, il se dit : — Mais qu'est-ce que c'est ? Il avance un peu plus..., il voit des cornes... Il dit : — Mon Dieu ! Mon Dieu !..., les diables !... Comme il faisait si mauvais temps !..., les diables sont descendus sur la terre ! Il va appeler le prêtre... — Monsieur le curé ! Monsieur le curé ! — Bé, qu'est-ce qu'il y a Jean-Pierre ? — Ah ! Monsieur le curé, si vous saviez ! Ah ! Venez vite ! Venez vite ! — Bé, ta femme est malade ? — Oh ! Si ce n'était que ça, Monsieur le curé ! — Bé, dis-moi ce qu'il y a, allons, que je m'habille ! Elle est morte ? — Oh ! Pauvre ! Monsieur le curé, c'est plus grave que ça ! Figurez-vous que cette nuit, qu'il faisait si mauvais..., les diables..., ils sont tous descendus et ils ont rempli notre église ! — Oh ! Bé ! Que me dis-tu là ? Je vais vite prendre mon bréviaire ! Et nous dirons une prière..., je les ferai foutre le camp ! Voilà que le prêtre..., ils arrivent tous les deux, ils s'installent à la porte de l'église... Et bzin..., bzin..., bzin..., des prières, des prières... Mais les boucs !... qui n'avaient peur que du berger !..., ils remuaient les oreilles. Alors il lui dit : — Jean-Pierre ! Va prendre de l'eau bénite..., si l'eau bénite ne les couche pas, il n'y a rien à faire !

Mais, pendant ce temps les Orsatus s'étaient tous levés ! Et ils voient tout ce monde, les uns après les autres, qui s'attroupaient devant l'église !... Toutes les femmes..., surtout qu'elles sont bien curieuses, et de ce temps-là encore plus que maintenant..., [rire] elles vinrent toutes ! Le prêtre..., il s'avance un peu..., il fout de l'eau bénite... Les boucs : Tchin... Tchin... [la conteuse simule des éternuements.\ Le prêtre leur dit : — Ecoutez ! Mes braves ! Puisque l'eau bénite..., il n'y a rien à faire ! — Bé, qu'est-ce qu'on va faire ? Bé, qu'est-ce qu'on va faire ? Ah ! et ils se demandaient tous, ils se disaient tous : — Bé, qu'est-ce qu'on va faire si on ne peut plus entrer dans notre église ?

Pendant ce temps, il faut que je vous dise... Notre berger, là-haut, il avait suivi la trace de ses boucs..., dans la poussière..., ils avaient laissé leur marque ! Et il arrive..., il les suit jusque devant..., il arrive sur la place..., il voit tout ce monde et il s'inquiète ! Il dit : — Bé, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'il y a ? — Eh, oh ! Bé ! Il faut que vous veniez de bien loin mon brave homme pour ne pas savoir ce qui se passe..., figurez-vous que..., cette nuit qu'il faisait si mauvais, les diables sont descendus de l'enfer, ils sont tous dans notre église ! — Qu'est-ce que vous dites ? Et lui qui était plus malin qu'eux, il vit à peu près ce que c'était !... Alors il dit : « Oh ! Mais il faut que j'en tire profit ! » Alors il leur dit : — Ah ! Bé ! Ecoutez ! Moi je suis assez courageux, mais il faut me payer..., si vous me donnez assez, je me charge de les faire partir ! — Oh ! Qu'est-ce que vous dites, brave homme ? Qu'est-ce que vous dites, brave homme ? Et combien il vous faudrait ? — Ah !... C'est que je risque ma vie..., et mon âme ! Ah, bé, il réfléchit un peu et dit : — Il faut que vous me donniez cinq cents francs ! (cinq cents centimes de maintenant). En pièces, en écus d'or ! C'est que ça faisait une fortune de ce temps-là, pensez voir !..., de ce temps-là, une vache coûtait à peine deux cents francs (deux cents centimes d'aujourd'hui) ! Alors il dit : — Eh bé entendu ! Mais écoutez ! Allez d'abord ramasser les sous ! Remettez-les entre les mains du maire, parce que, moi, hé..., je veux être payé après ! Voilà que les braves femmes partent toutes..., chacun avait un peu d'argent, des écus d'or..., et elles reviennent et donnent la somme au maire... Quand le maire a la somme, lui, il la compte et il dit :

- Eh bien maintenant, ouvrez les deux portes ! et enlevez-vous du chemin parce que je ne réponds pas des accidents ! Il prend son bâton et il s'avance. Mais la bonne du curé, qui était de loin la femme la plus curieuse, s'approcha un peu pour voir... Et quand lui, là-bas, frappe sur le sol : — Ici, ici mes « menons »..., et grimpez à la montagne où je grimpe ! [La conteuse frappe avec sa canne sur le sol\. (C'étaient ceux qui les menaient...) Tous se dressent, prennent de l'élan... et vram, ils renversent la bonne du curé et lui cassent les deux jambes !... Elle bramait... — comme elle devait bramer, du mal que ça lui faisait ! Mais lui, lui revient et dit au maire : — Eh bé..., me voilà..., ils sont partis ! Donnez-moi mes sous ! Le maire lui donne les sous et il le félicitait : — Et que vous êtes courageux..., et que vous êtes courageux !... Lui, il lui dit : — Ne me dites pas tant que je suis courageux ! Je vais vous dire moi Sacrés Orsatus ! Je vous savais bien bêtes..., mais pas naïfs à ce point ! Allez faire soigner votre bonne du curé et moi, j'ai gagné une bonne journée !... J'ai retrouvé mes boucs et je m'en vais content à la montagne !... J'ai mes poches pleines et vous autres, eh bé..., allez un peu ruminer sur ce que vous venez de faire !

A la fin de la fatorgue, éclate le rire de Marie Nicolas, et celui de l'auditoire lui fait écho. Dans cette situation de récit, la moquerie a été propulsée sur une avant-scène en imbriquant le savoir collectif, qui en est le fondement, dans une façon de dire qui le fait revivre...

Texte extrait de la thèse de Martine Mariotti « Marie Nicolas conteuse en Champsaur » avec l’autorisation de la famille.
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